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    Les villes américaines face aux changements globaux
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RENCONTRES

avec Michel Maffesoli

Dans le cadre du quatrième numéro de la revue RITA « Trajectoires de Jeunesses », le comité de rédaction a rencontré Michel Maffesoli.

 

Professeur de Sociologie, Université Paris-Descartes.

Directeur et Co-fondateur avec Georges Balandier du Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ)- Université Paris-Descartes, Directeur et Co-fondateur des revues Sociétés et Cahiers européens de l’imaginaire.

Thèmes de recherche : Imaginaire; Lien social communautaire; Analyse du quotidien; Postmodernité; Nomadisme; Phénomènes de Tribus.

 

Entretien réalisé par Julie Liard et Julio Valdebenito. Retranscrit par Julio Valdebenito.

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RITA : La jeunesse est conçue traditionnellement comme une période de formation, d’initiation par certains ou, à l’opposé, d’insouciance par d’autres. Pensez-vous que cela reste toujours vrai à ce jour et surtout, quelles en sont les limites actuelles ?

Michel Maffesoli : Non, je ne pense pas que cela soit le cas. Vous évoquez dans le cas présent la position « traditionnelle » en termes de sociologie ou de psychologie et, qui pour moi représente une des grandes caractéristiques de ce qu’on appelle la « modernité » ; c'est-à-dire, ce laps de temps qui s’est écoulé entre le cartésianisme et les années 1950, 1960 du XXème siècle.

Mon hypothèse est que nous sommes entrés dans autre chose. Je suis de ceux qui considèrent que nous sommes actuellement dans la « postmodernité » et, dans cette période qui est là, maintenant, qui est une réalité, qui n’est même pas en son début mais dont on peut dire que les grandes caractéristiques sont déjà affichées, je pense que la jeunesse va devenir un état permanent.

Mes propos sont quelques peu paradoxaux, j’en ai conscience, étant entendu bien sûr que je ne vis pas la jeunesse comme étant une tranche d’âge, ce n’est pas un problème d’artères, c’est un problème d’esprit. Avant de le préciser, je peux, un peu à la manière de Durkheim, dire que chaque époque a ce qu’on va appeler une figure emblématique ou un totem autour duquel, consciemment ou inconsciemment, on va s’agréger. C’est ce qui va servir de modèle aux manières d’être, à la vie sociale ; voilà ce que Durkheim appelle la « figure emblématique ».

Si je poursuis sur cette idée, je pense que la grande figure emblématique – celle qui était le modèle des temps modernes – était l’adulte ; sérieux, rationnel, producteur, reproducteur…et plutôt un homme (rires).

Dans le fond, on voit bien comment le grand siècle moderne est représenté par le XIXème siècle et, on voit bien comment la grande figure justement que l’on retrouve dans l’iconographie – dans ce qu’était l’éducateur, le chef d’entreprise, l’homme politique – était représentée par cette image. De ce point de vue, cette fonction emblématique avait une fonction dite de « contamination » ; c'est-à-dire que tout le monde se référait à cette figure : même les jeunes adolescents, qui arrivaient dans la carrière, prenaient comme modèle cette figure de l’homme rationnel. Un de mes amis historiens a fait une étude sur l’iconographie dans laquelle il a montré par exemple que l’on retrouve dans tous les grands peintres du XIXème siècle la figure du « bon bourgeois », bedonnant, montrant la marque de la réussite et donc, reprenant comme élément iconographique cet adulte. De fait, comme c’est une figure contaminatrice, le jeune adolescent qui va arriver sur le marcher du travail est obligé de s’habiller comme ce « bon bourgeois » sinon que le costume qui est fait pour « l’homme bien enveloppé » ne convient pas à l’adolescent efflanqué.

Mon sentiment, dont je fais part dans mon livre L’ombre de Dionysos, est que Dionysos est le contraire ; c'est-à-dire le puer eternus – l’enfant éternel ou l’adolescent ; l’adulescens est celui qui croit toujours, qui n’est pas encore arrivé, qui n’est pas encore établi. Dès ce moment-là, mon sentiment était de dire que la figure emblématique postmoderne va être cet « enfant éternel », l’adolescent toujours en devenir. Par parenthèse, actuellement, la figure contaminatrice va être le « jeunisme » : il faut parler jeune, s’habiller jeune, se comporter jeune, ne pas avoir de rides, etc.

Il est intéressant de voir comment le jeans, qui est un pantalon fait pour la structure de l’adolescent efflanqué va se voir porté de plus en plus par le « gros bourgeois » sinon que son ventre ressort un peu (rires).

Vous l’aurez donc compris, pour moi, la jeunesse ne va pas représenter un simple moment qui va être celui de l’éducation ou de l’initiation et donc un moment à passer. Au contraire, bien que je ne sache pas pour combien de temps, je pense que c’est la figure du « jeunisme » – trop rapidement employée de manière péjorative – qui va perdurer.

Prenez l’exemple du langage : les pratiques langagières sont intéressantes puisqu’elles nous montrent comment il y a cette contamination – je pense qu’il faut parler en termes d’épidémiologie – de ces « valeurs jeunes ».

C’est pour cela que je ne suis pas en accord avec nombre de mes collègues sociologues qui restent sur le vieux schéma « du moment à passer » précédemment évoqué et, qui pour moi est un état de fait ; qu’on le veuille ou non, pour le meilleur et pour le pire, à vous de choisir, du Petit Prince à Michael Jackson, on va vouloir rester jeune éternellement.

RITA : Nous voudrions revenir à présent plus spécifiquement sur vos travaux, et notamment sur votre ouvrage Le temps des Tribus dans lequel vous analysez les mouvements de tribus contemporaines. Vous y présentez la société comme mue par des principes universels abstraits qui servent à catégoriser, non pas les faits sociaux, mais ceux qui les fabriquent ou « les notaires du savoir ». Or, vous faisiez part dans l’un de vos récents articles[1] de « l’assujettissement croissant des individus à la « cyber culture » » que vous comparez à un « golem postmoderne ». Selon vous, comment cela peut-il influer sur les parcours de la jeunesse actuelle, sur la formation des futures générations et, plus largement, sur la conception de l’imaginaire du contemporain par la jeunesse actuelle ?

MM : Dans la continuité de mes précédents propos sur la figure emblématique telle qu’elle a été initiée par Durkheim, mon travail personnel depuis de nombreuses années va, comme le disait Charles Moreau, reposer sur une « idée obsédante » qui va se décomposer en trois parties.

La première, comme nous venons de l’évoquer, repose sur le retour des valeurs dionysiaques. La seconde idée que vous avez soulignée est mon idée de tribalisme au sens métaphorique. Les ethnologues prennent la tribu au sens premier du terme ; dans les jungles stricto sensu, ces dernières représentaient une manière d’entraide collective, de lutter contre l’adversité.

Mon hypothèse était, à l’image de l’analyse remarquable faite par Michel Foucault dans ses travaux, de démontrer comment après les grandes institutions sociales qui se sont élaborées au XIXème siècle dans ces jungles de pierre que sont nos mégapoles, il y a eu une nécessité d’entraide et de se serrer les coudes. On voyait donc se recréer ces « néo-tribus » en fonction de nos goûts sexuels, musicaux, religieux, culturels, sportifs, etc.

Dans le fond, l’idée de tribu, qui m’a d’ailleurs valu beaucoup d’ennuis, va représenter à mon sens le retour de ces affinités électives ; mettre en place de nouvelles formes de générosité, de solidarité qui ne viennent pas forcément du haut. De fait, on voit que mon hypothèse n’était pas totalement fausse puisqu’on voit comment, de diverses manières, là encore pour le meilleur et pour le pire, se structurent ces affinités électives.

Ma troisième idée va reposer sur mes travaux sur le nomadisme. Michel Foucault et son école ont bien montré qu’au fond, le XIXème siècle avait été ce qu’il appelle une « assignation à résidence », une carte d’identité qui va, si l’éducation est réussie, nous ancrer dans un sexe, un groupe politique ou social.

Selon moi, on voyait au contraire, pour des raisons même très simples, revenir plusieurs vies dans une vie ; ex. le turn over professionnel qui est de plus en plus fréquent à l’heure actuelle ou encore l’appartenance à un groupe politique et la porosité qui la caractérise actuellement. Au final, cette idée revient à dire qu’on est toujours ailleurs que l’endroit où l’on voudrait que l’on soit ou, comme l’a dit Rimbaud « Je est un autre ». Dans le fond, ces éléments vont être archaïques au sens originel du terme, « ce qui est premier », qu’on avait cru dépassé dans le grand mythe progressiste et que l’on voit revenir.

Mais pour moi, ces archaïsmes revenaient sans être exactement au même niveau. Notre schéma était soit hégélien ou marxien et symbolisé par la flèche – nous partons d’un point A de barbarie pour arriver à un point B de situation absolue – soit, était représenté par le cercle nietzschéen ou le retour du même.

Or, ma proposition se voulait un court-circuit en étant représentée par la spirale. On voit en effet revenir cette tribu, avec ces valeurs dionysiaques, mais à un autre niveau qui est représenté à l’heure actuelle par internet. Internet répond à la définition que j’ai donné de la postmodernité : la synergie de l’archaïque – ces vieilles lunes – et du développement technologique représenté par la toile. Les sites communautaires, de rencontre dans tous les domaines, sont l’expression de cette spirale : on voit revenir le même schéma mais pas exactement au même niveau. C’est en cela que réside mon originalité : je ne suis pas progressiste, je ne suis pas pro réactionnaire mais j’essaye de trouver cette autre voie qui me parait être en prise avec la réalité sociale où on voit revenir ces « vieilles lunes » mais pas au même niveau.

Cela remet donc en cause nos grandes catégories sociologiques : dans ma position, il n’y a plus de classe sociale à la manière marxienne et, il n’y a plus de catégories socioprofessionnelles à la manière positiviste. Je ne crois ni aux classes, ni aux catégories socioprofessionnelles.

J’essaye de trouver une autre perspective qui ne va plus nous amener à voir une simple identité, mais ce que je désigne comme des masques, des identifications multiples qui vont se définir à un temps T (Tribalisme postmoderne de l’identité aux identifications - 2002).

De fait, mon combat va se faire contre l’individu ou l’individualisme supposé. La notion « d’individualisme contemporain », repris par une intelligentsia – notamment en France – va être déphasée puisqu’on n’a plus à faire à des individus mais à des « personnes », telles qu’elles sont conçues dans leur sens originel – le masque ou persona qui sera interchangeable en fonction des instants.

RITA : Du coup, le système de tribus ou de clans ne va pas être spécifique au jeune – en tant qu’adolescent. Il est dans cette mouvance que vous caractérisez de « jeunisme » propre à tous les individus dans cette société contemporaine.

MM : Il est nécessaire de nuancer quelque peu ma position. La jeunesse au sens artériel du terme va vivre d’une manière paroxystique, caricaturale en matière de tribalisme. C’est cette « jeunesse artérielle » qui va nous indiquer le changement de valeur sociétale en jeu et, qui va donc être la caricature de notre société. Mais ces derniers vont l’exprimer ou le vivre d’une manière beaucoup plus forte. Comme je le dis souvent à mes chercheurs, il est toujours intéressant d’analyser d’un point de vue méthodologique la caricature puisqu’on va charger le trait puisque cela va nous permettre de voir ce qui est évident, mais ce que l’on veut souvent ne pas voir. De ce fait, effectivement, le tribalisme va être plus flagrant dans ces jeunes générations « artérielles », bien qu’il existe également après.

RITA : Pour revenir plus précisément sur les « jeunes artériels », pensez-vous que leurs formes d’expression et de mobilisation propres soient l’affirmation d’une distanciation par rapport à la société des « adultes » ou au contraire, une volonté de constituer un nouveau groupe au sein de la société contemporaine ?

MM : Je serais plus généreux que vous. Je considère qu’il y a chez les jeunes d’abord une vraie générosité, de vraies formes de solidarité, un vrai laboratoire de ce qu’est la société en gestation ; il est nécessaire d’insister là-dessus. Dans le fond, les générations établies, que je symbolise par les « notaires du savoir » ou les « soixante-huitards » dont je fais partie, me paraissent tout à fait répugnantes car elles ont tendance à considérer que ces jeunes n’ont plus de valeur.

Il y a en général une stigmatisation vis-à-vis de ces jeunes générations alors que je considère que, malgré la dureté de la réalité socio-économique présente et, qui n’était pas du tout la même de mon temps, ces derniers continuent à vivre.

Cependant, ce qui va être encore plus notable, c’est l’absence de reconnaissance de ces jeunes générations dans le politique – gauche ou droite confondues – au sens simple du terme, le « pro - jet » tel que l’évoquait Julien Freund dans son ouvrage L’essence du politique – 1965 (et dont j’ai suivi les enseignements lors de mes études).

Bien évidemment, pour l’intelligentsia au pouvoir, on va continuer à rester sur cette vieille idée « pro – jective » - je jette en avant un but et par tactique et stratégie, j’ajuste mes moyens à ce but. Il n’y a de vraie vie que si on la projette sur un plan économique, politique, social.

Or, je pense qu’un des masques de notre temps est le présent et que ces jeunes générations ne se projettent plus ; elles ne vont plus être « progressistes ». En français, nous n’avons pas un mot qui est présent en italien, en espagnol ou en portugais qui est le mot « ingreso » ; pas dans le sens d’une entrée mais dans son sens étymologique premier qui va se définir par l’idée d’énergie présente « à l’intérieur » à l’opposé de « pro-greso » et de son idée d’avancement. Je prends cette idée « d’ingré » en français pour montrer qu’il y a dans ces jeunes générations cette énergie « in », sur l’instant ou le moment et vont donc en faire le laboratoire de la postmodernité en l’absence de projet par cette conquête du présent (réf du livre du même nom).

Un exemple que j’utilise fréquemment auprès de mes collègues est que dans toutes nos langues néo-romanes, le mot « sens » va être polysémique puisqu’il va désigner à la fois la finalité et la signification d’une chose donnée. Dés lors, quelque chose qui n’a pas de finalité va être considérée comme insensée ou n’ayant pas de signification. Or, ces jeunes générations n’ont pas de sens et son paradoxalement pleines de sens. Elles n’ont pas forcément une finalité du fait de leur non-projection, mais elles vont vivre dans le sens de signification - ce que je vis avec d’autres ici et maintenant.

RITA : Pour revenir à ce que nous venons d’aborder, le terme de fracture qui va revenir de manière assez récurrente dans l’actualité et, avec plus ou moins d’à-propos. Pourrait-il y avoir une fracture entre la conception de la vie par les jeunes et la conception par la classe adulte, malgré la recherche paradoxale de la jeunesse par ces mêmes adultes.

MM : Je ne dirai pas tout à fait cela de cette manière. Je fais une distinction entre les « adultes » et les « adultes ». Je veux dire par là que dans la critique que je viens de faire, ce ne sont pas les « adultes » que je vise mais l’intelligentsia. Soyons clairs : chaque époque, chaque civilisation a toujours besoin d’une élite qui va avoir le pouvoir de faire et de dire ; Pareto en sociologie l’a bien montré.

Il va toujours y avoir de l’élite et, dans le meilleur des cas, quand la culture est à son moment naissant, il y a un accord entre ceux qui vivent et ceux qui disent ; entre l’élite et le peuple, ou la base. Puis, par fatigue et usure, un désaccord va peu à peu s’établir entre la base et l’élite et, je crois que nous vivons un de ces moments de désaccord à l’heure actuelle et ce, sans aucune distinction ou typologie politique de gauche ou de droite.

A mon sens, c’est cette élite qui va rester sur les vieux modèles du XVIIIème et du XIXème siècle et le mythe du progrès ; « l’homo rationnel ». Je prends pour exemple l’expression « valeur – travail » qui a été présente lors des dernières élections présidentielles en France, de la gauche à la droite. Tous les camps ont repris cette idée que le travail était une valeur  et donc, un moyen de se réaliser. Cette dernière va être présente chez Kant et chez Marx, ce qui permettrait de rappeler à M. Sarkozy qu’il est marxiste (rires).

Vous aurez compris en dehors de cette pointe d’ironie que pour moi, la « valeur travail » n’est plus une expression pertinente et en phase. A la place, j’ai proposé l’idée de création qui va aller plus loin que la simple idée de travail en intégrant le ludique, l’onirique ou encore l’imaginaire. Or, ces jeunes générations ne se reconnaissent plus dans la valeur travail alors que le peuple se retrouve dans l’idée de création, de vivre une œuvre d’art, de ne pas perdre sa vie à la gagner.

Ce n’est donc pas l’ensemble des adultes que je vise mais l’intelligentsia qui va rester accrochée au mythe du progrès alors que celui-ci a, comme nous le voyons de diverses manières, a contribué à la dévastation du monde tel que le saccage écologique sous ses diverses formes ; d’où une nouvelle manière d’envisager la progressivité - sans bien évidemment revenir en arrière - qui est en train de se développer au fur et à mesure, par exemple par cette prise de conscience écologique que nous vivons.

RITA : Vous parlez du décalage et du désaccord présents au sein de nos sociétés. Que pensez-vous donc de la manière de traiter la jeunesse dans l’actualité. Serait-elle directement en lien avec ce décalage ? Il est de plus en plus fait mention de phénomènes de violence, de désobéissance civique et autres actes du même genre, que pensez-vous des réponses apportées par les autorités publiques ?

MM : Je maintiens ma précédente position quant à ce qui est de ma génération qui me répugne. Nous avons la frousse des barbares, des sauvageons. Or, il est nécessaire qu’il y ait des « barbares » puisque ce sont ceux qui régénèrent le corps social. Nous sommes au sein même d’une société endogamique qui va chercher à tendre vers cet élément convenu au final et, qui va faire que le jeune soit considéré comme un barbare puisqu’il vient faire une disruption dans cette endogamie.

De fait, je considère que c’est plus que tout le signe de la peur. Dans mes Essais sur la violence (1984), j’ai une préface qui est une forme de réponse à ce que vous me dites puisque j’indiquais que chaque société a besoin de violence et même, que cette dernière est nécessaire. Je ne suis pas en train de faire une apologie de la violence, comprenez moi bien. Cependant, je considère que les sociétés « équilibrées » sont celles qui ont su « homéopathiser » la violence en réussissant à l’intégrer par le biais de rituels par exemple. La violence va être le plus souvent représentée par les jeunes générations pour une raison simple ; nous revenons encore à la vitalité des « jeunesses artérielles ». La peur va donc venir de cette énergie un peu désordonnée de la jeunesse et donc, du coup, on ne va voir que les aspects caricaturaux de cette dernière. Il faut qu’il y ait une expression de cette violence, et plus particulièrement juvénile, dans toute société comme une « expression de santé populaire » et ce, malgré le risque toujours encouru de dérapage possible.

RITA : Comme vous nous l’avez expliqué, la jeunesse actuelle est en décalage par rapport à la logique des élites dans sa conception de la vie et le « carpe diem ». Mais comme cette dernière a vocation à devenir l’adulte ou l’élite de demain, comment concevez-vous la société qui est en train de se construire à l’heure actuelle avec cette nouvelle jeunesse ?

MM : Malheureusement, je ne saurais répondre directement à cette question. Marx avait une très belle phrase qui disait « qu’on ne peut pas touiller dans les marmites de l’histoire » (rires). Toutefois, ce que je peux dire, et qui apparaît dans nombre de mes ouvrages, va reposer sur le balancement nietzschéen entre Prométhée – mythe du progressisme – et Dionysos – mythe de l’être.

A certains moments va prédominer cette figure prométhéenne, symbole du travail sur soi, sur les autres et, par balancement, à d’autres moments nous allons basculer par saturation sur l’image dionysienne tel que nous le vivons actuellement par exemple. Je prends l’exemple des orgies qui n’étaient pas simplement du sexe mais cela allait plus loin si nous prenons le sens premier d’orgias en ce qu’il représente le partage des sens et des passions ; ceci nous amenant à passer de l’homme rationnel à l’homme émotionnel.

Bien que je ne puisse pas répondre précisément à votre question, force est de constater qu’historiquement, il y a eu d’autres moments dans l’histoire de l’humanité où nous sommes passés de l’aspect rationnel à un aspect émotionnel en ayant « fait culture », et que j’appelle « la raison sensible » ; cela ne reste qu’une hypothèse mais bien évidemment nous avons des exemples qui nous ont montré qu’il pouvait y avoir d’autres alternatives au stigmate.

Je prends pour exemple Bourdieu qui selon moi a fait un bon travail sur la modernité mais n’a rien compris à ce qu’était l’essence lorsqu’il disait « la jeunesse n’existe pas ». En disant cela, il marquait ce qu’il était et que j’ai appelé « ce vieux crouton moderne » (rires). Il a très bien pensé la modernité et donc du coup, il ne comprend pas ce qui est en gestation.

RITA : Nous allions justement vous demander votre avis sur la phrase de Bourdieu « la jeunesse est un mot »[2].

MM : Je n’ai pas l’intention de polémiquer sur Bourdieu dont je reconnais tout à fait l’œuvre non négligeable. Nous avions des positions tranchées et opposées mais j’ai toujours considéré que c’était un homme de culture et dont les catégories ont permis de bien analyser la modernité. Cependant, ces dernières ne sont, selon moi, plus pertinentes pour saisir l’instituant. Ma prétention est là : saisir l’instituant et ne pas me contenter de l’institué. J’ai été marxiste comme tout le monde mais je ne peux pas me contenter de grandes catégories marxisantes ou fonctionnalistes et, Bourdieu va rester au final sur la vieille idée de l’individu rationnel contractant socialement pour telle ou telle chose. La phrase que vous avez indiqué de lui est à mon sens symptomatique d’une incompréhension justement de ces grands balancements de figures emblématiques que j’ai précédemment évoqué.

RITA : Donc, à l’heure actuelle, on ne pourrait plus parler de délimitation temporelle de la jeunesse ? Prenons l’exemple du mariage : bien que celui-ci ne fasse plus forcément recette chez les jeunes au sens strict, ces derniers ne vont pas forcément moins s’assumer socialement en tant que couple ou parents.

MM : Tout est à remettre en question dans nos catégories. D’ailleurs, l’exemple que vous avez donné est frappant puisque de fait, on peut comprendre qu’il y ait une autre idée. Il faut avoir l’humilité d’accepter qu’on passe d’un paradigme à un autre. Il ne peut pas y avoir de sociologie a eternis bourdieusienne ou boudonienne parce que la vie bouge. Si l’on voit au XIIIème siècle Saint Thomas d’Aquin, celui-ci va être révolutionnaire et puis tout d’un coup, cela va devenir le thomisme, c'est-à-dire la scolastique et donc le dogme rigide et étroit. Dans le fond, des positions telles que celles de Bourdieu ou Boudon – de gauche et de droite donc, sans distinction politique – vont rester des positions dogmatiques qui ont fait des choses intéressantes à un moment donné, qui ont apporté un élément révolutionnaire dans la pensée mais se sont sclérosées – et peut-être plus encore les travaux de leurs disciples.

Il faut donc, selon moi, remettre en question ces concepts. Je ne vous l’ai pas signalé tout à l’heure mais je ne cherche pas à créer des concepts ; la tribu n’est pas pour moi un concept. Je vais privilégier le terme de notions, métaphores, des approches caressantes pour quelque chose qui est en perpétuel mouvement. Prenons cet exemple que je donne souvent à mes étudiants ; on a compris une société quand on a compris sa façon de gérer trois choses : le bien (l’économie), le sexe (la sexualité) et la parole (l’idéologie). A un moment donné, il y a eu la gestion du sexe avec la famille mononucléaire représentée par un homme, une femme et un ou plusieurs enfants. On voit bien pour diverses raisons que cette dernière ne fait actuellement plus recette puisqu’il y a de plus en plus de célibataires, d’autres nouvelles « économies sexuelles » par la multiplicité des perversions et des pratiques anomiques. De fait, on se retrouve dans une inversion du modèle passé rendant le mariage de plus en plus marginal et quand il existe, c’est une manière symbolique de marquer que l’on va faire une « cochonnerie » ensemble. Le rapport sexuel est animal à l’origine et donc, il faut du rituel pour le faire sortir de cette sphère de la bestialité par le biais du mariage. On voit bien d’ailleurs qu’il y a de nouvelles recherches de ritualités à cet égard mais du coup, cela force à remettre en question les grandes catégories qui étaient celles de la sociologie d’il y a vingt ans.

De fait, pour reprendre les paroles de Leonard De Vinci qui disait de la peinture qu’elle est « una cuosa mentale », je dirais que la jeunesse est une « chose mentale », un état d’esprit qui va être transversal et qui va pouvoir être retrouvé de diverses manières.

RITA : Est-ce que vous pensez qu’il y a encore une place au parcours initiatique en tant que tel pour les jeunes dans cette société ou vont-ils et elles faire leur initiation par eux-mêmes ?

MM : Bien sûr, je pense qu’il y a une place pour l’initiation chez la jeunesse et je m’en suis,  entre autres expliqué, dans livre Iconologie. J’avais un peu allusivement indiqué tout à l’heure que chaque espèce animale doit se socialiser, au niveau de l’aspect débridé, brutal, énergétique des jeunes animaux. Tout l’art est d’intégrer ces jeunes dans la société sans trop les châtrer, d’où une alchimie difficile à mettre en place. Quand on regarde sur deux mille ans de temps, on voit qu’il y a dans le fond deux manières : l’éducation et l’initiation. L’éducation est le modèle qui a fonctionné dans les trois derniers siècles ; là encore, la modernité a été éducative. Educare en latin va donc renvoyer à l’idée de tirer un animal du rien vers son humanisation et donc de « civiliser le barbare ». Soyons clairs, cela a fonctionné dans le temps mais n’est plus valable à ce jour du fait de la saturation de ce premier schéma. De fait, pour faire une parenthèse, quand une forme ne correspond plus à quelque chose, elle va devenir perverse et pour moi, il n’est pas étonnant que la pédagogie aboutisse en pédophilie. Mais dans le fond, la pédophilie n’est pas représentée que par les affaires impliquant l’Eglise. On peut le voir d’une manière un peu paroxystique mais la conception pédophilique est typiquement – et je pèse mes mots – l’aboutissement pervers d’une pédagogie qui n’est plus en phase avec le temps à la manière zemelienne. Quand elle n’est plus en phase, elle devient perverse en prenant des voies détournées.

Par conséquent, je considère que nous sommes dans un de ces moments au sein de la postmodernité qui va permettre le retour de la deuxième forme. L’initiation, à l’opposé de l’éducation, ne postule pas qu’il n’y a rien mais au contraire qu’il y a quelque chose, un trésor qui va faire l’objet d’un accompagnement tout au long de la démarche d’acquisition, tel que par exemple dans le cadre du candomblé au Brésil ou dans d’autres systèmes  traditionnels.

Je voudrais élargir le problème et rentrer dans ce que je dis puisque, autant la pédagogie est paranoïaque, autant l’initiation accompagne : ce n’est plus la loi du père mais c’est ce que j’ai appelé la loi des frères. Mon hypothèse est qu’il y a actuellement et, même si cela n’est pas dit ainsi, une appétence chez ces jeunes générations pour l’initiation. Toutes les religiosités hindoues, bouddhistes, le candomblé précédemment cité, etc., toutes sont à base d’initiations plus ou moins vraies ou frelatées. Les jeunes générations ne vont plus se reconnaître dans la loi du père de la pédagogie et vont avoir envie de cette initiation.

L’éducation est le pouvoir alors que l’initiation va être l’autorité au sens premier du terme ; l’auctoritas est ce qui fait croître. Autant il y a un refus du pouvoir qui pèse, autant il y a désir de l’auctoritas.

Il faut être humble à ce niveau : ce n’est pas parce que quelque chose a fonctionné trois siècles durant que cela doit continuer à exister ; l’intelligentsia reste sur des schémas de l’autonomie alors que ce qui est en jeux dans l’initiation, c’est l’hétéronomie qui ne va donc faire exister que par et sous le regard de l’autre.

Cependant, la difficulté va résider dans le fait que cette même hétéronomie ne va plus être à l’origine de la liberté mais au contraire, de la dépendance ; c’est comme le progrès, ces jeunes générations sont dans l’ordre de la dépendance, la liberté ne les intéresse plus.

RITA : Au sein des Cahiers de l’Imaginaire dont vous êtes l’un des co-fondateurs avec Gilbert Durand, vous avez été amené à travailler sur les sociétés sud-américaines et plus particulièrement brésiliennes. Pensez-vous à cet égard, qu’outre les différences sociales issues de la construction historico-politique du continent, la jeunesse et les parcours qui peuvent en découler rejoignent ou diffèrent de ceux d’autres continents.

MM : Je vais être honnête, je connais bien le Brésil puisque j’y vais environ quatre fois par an, tous mes livres y sont traduits depuis longtemps. Bien sûr, je vais maintenant souvent au Mexique, au Chili, au Venezuela ou encore en Colombie mais je dois reconnaître que j’y vais moins puisque depuis vingt-cinq ans, je vais un tiers de mon temps au Brésil, ce qui me permet de mieux sentir et de mieux comprendre certaines choses de manière plus précise. Cela dit, la formule que j’ai donné pour la jeunesse, je l’utilise plus particulièrement pour l’Amérique latine en disant que c’est le laboratoire de la postmodernité. Autant, l’Europe a été le laboratoire des valeurs modernes avec le mythe du progrès, de la réalisation par le travail et l’homme rationnel,  autant à mon sens, on voit bien comment il y a en gestation dans les pays d’Amérique Latine quelque chose qui ne reposant plus justement exclusivement sur cette conception progressiste mais un autre rapport à la nature, et je dis tout spécialement cela pour le Brésil que je connais mieux. Ce n’est plus simplement l’homme rationnel mais l’homme corporel qui va intervenir, de même qu’une existence plus qualitative de l’existence va prendre le pas sur la simple idée de travail.

De ce point de vue, il me semble qu’il y a là en gestation quelque chose qui corrobore le laboratoire de la postmodernité. Pour des raisons que j’ai évoqué depuis tout à l’heure, il y a une inversion dans la pyramide démographique qui fait que ces jeunes générations sont massivement importantes, ce qui n’est pas le cas en Europe où il y a ce côté vieillissant. Du coup, ces pays d’Amérique Latine sont porteurs de cette vitalité juvénile qui, je dirais, vont être porteurs des valeurs de la postmodernité que j’ai indiquées.

De plus, il va y avoir une synergie de l’archaïque et du développement technologique qui va être présent puisque je considère que ces pays d’Amérique Latine sont rentrés de plein pied dans l’ère informatique. Ils n’ont pas été obligés de passer par le développement progressiste qui a été celui de l’Europe. Dans le cas présent, il y a un court-circuit. Pour le dire de manière imagée : Lénine disait que le communisme c’est les soviets plus l’électricité. Pour le Brésil que je connais, pour moi, la postmodernité va représenter le candomblé et l’électronique.

Il y a les candomblés, ces cultes de possession qui ne vont me faire exister qu’en communauté et, en même temps, il y a l’électronique qui va jouer un rôle important.

Ces deux éléments vont donc représenter pour moi le propre de l’Amérique Latine : à la fois, pour diverses raisons, cette juvénilité dans la pyramide démographique et, cette capacité de pouvoir court-circuiter le cheminement technologique classique qui était celui du mythe du progrès.

Pour le Brésil, il y a une petite contradiction puisqu’ils mettent sur leur drapeau « Ordre et Progrès » (rires) mais c’est justement dû à la copie du modèle comtien du XIXème siècle.

 


[1] Maffesoli Michel (2010). « Un nouvel ordre symbolique ». Le Journal de la GLDF, janvier-février: 8 - 9. Paris.

[2] Bourdieu Pierre (1978). « La jeunesse n’est qu’un mot, Entretien avec Anne-Marie Métaillié ». In Les jeunes et le premier emploi. Paris: Association des Ages: 520 – 530.

 

 

Bibliographie

 

Bourdieu Pierre (1978). « La jeunesse n’est qu’un mot, Entretien avec Anne-Marie Métaillié ». In Les jeunes et le premier emploi. Paris : Association des Ages : 520 – 530.

Freund Julien (1965). L’essence du politique. Paris: Sirey.

Maffesoli Michel (1982). L’ombre de Dionysos. Paris: Librairie Méridiens-Klincksieck.

Maffesoli Michel (1984). Essai sur la violence banale et fondatrice. Paris: Librairie Méridiens-Klincksieck.

Maffesoli Michel (1988). Le temps des Tribus. Paris: Le Livre de Poche.

Maffesoli Michel, Durand Gilbert, Cahiers de l’Imaginaire [URL: www.lescahiers.eu ]

Maffesoli Michel, « Tribalisme postmoderne de l’identité aux identifications ». In Actes du Colloque "Ecole, pouvoir(s), identité(s)". Carpentras: Lycée Victor Hugo, 29 avril 2002 [URL:  http://www.la-science-politique.com/revue/revue2/papier5.htm]

Maffesoli Michel (2010). Un nouvel ordre symbolique. Le Journal de la GLDF. Paris: janvier-février 2010: 8 - 9.