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Dialogues Brésil-France : Pour une loi de la bibliodiversité

Résumé

En partant de la réalisation du Colloque international Pour une loi de la bibliodiversité réalisé virtuellement entre le 13 et 15 octobre 2021 au sein de l’Institut des Études Avancés de l’Université de São Paulo, cet essai propose non seulement de rendre compte des échanges qui ont eu lieu lors de l'événement mais aussi de présenter le contexte dans lequel se trouve aujourd'hui le projet de loi brésilien sur le prix du livre. Ainsi, une première partie introductive est dédiée à la mise à plat de l’action publique pour le livre. Ensuite, le cas brésilien est décortiqué afin d’appréhender la conjoncture actuelle vu que depuis 2015 un projet de loi espérant mettre en place une politique du prix des livres est en traitement au Congrès mais n’a pas été approuvé. Enfin, la troisième et dernière partie est dédiée à rendre compte de ce qui a été discuté lors du colloque y compris en donnant voix à certains intervenants. Bien qu’aujourd’hui nous ne pouvons pas distinguer les « politiques du livre » des « politiques de lecture » au Brésil, le colloque a été une bonne occasion pour rapprocher les différents acteurs concernés par cette problématique de mode que la construction d’une politique publique de protection et de promotion de la bibliodiversité soit faite de façon plus participative.

Mots-clés : Prix unique; Politiques du livre; Blibliodiversité; Colloque international.

Resumo

Com base na realização do Colóquio Internacional Por uma Lei de Bibliodiversidade, que se realizou virtualmente entre 13 e 15 de outubro de 2021 no Instituto de Estudos Avançados da Universidade de São Paulo, este ensaio propõe não apenas relatar os intercâmbios ocorridos durante o evento, mas também apresentar o atual contexto no qual tramita o projeto de lei brasileiro para uma lei do preço do livro. Assim, uma primeira parte introdutória é dedicada ao achatamento da ação pública para o livro. Em seguida, o caso brasileiro é dissecado a fim de compreender a situação atual, pois desde 2015 está em tramitação no Congresso, mas não foi aprovado, um projeto de lei que espera implementar uma política de preços de livros. Finalmente, a terceira e última parte é dedicada a relatar o que foi discutido durante a conferência, incluindo dar voz a alguns dos conferencistas. Embora hoje não possamos distinguir entre "políticas do livro" e "políticas de leitura" no Brasil, o simpósio foi uma boa oportunidade para reunir os diferentes atores envolvidos nesta edição, para que a construção de uma política pública de proteção e promoção da bibliodiversidade pudesse ser feita de forma mais participativa.

Palavras-chave: Preço único; Políticas de livros; Bibliodiversidade; Simpósio internacional.

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Lívia Kalil

Doctorante contractuelle

CREDA (UMR 7227, Sorbonne Nouvelle) et PROCAM (Université de Sao Paulo)

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Marisa Midori Deaecto

Professeure à École des Communications et Arts de l’Université de São Paulo

Chercheuse de l’Institut des Études Avancées (IEA-USP)

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 Article reçu le 12 novembre 2021 ; accepté le 24 novembre 2022

 

Dialogues Brésil-France : Pour une loi de la bibliodiversité 

 

Introduction : l’action publique et le livre

            Il y a 40 ans, la loi Lang ou loi sur le prix fixe du livre a mobilisé la société française pour aboutir sur la régulation des prix des livres. Une campagne de masse a été mise en place pour mobiliser l’opinion publique ainsi que plusieurs acteurs, y compris les professionnels du livre. La loi a été approuvée à l’unanimité par les deux assemblées du Parlement français le 10 août 1981 (Surel, 1997b). À l’époque, c’est le projet de lutte contre la concurrence déloyale envers les librairies indépendantes qui l’emporte, en réponse à l’émergence des grandes chaînes de magasins qui venaient d’apparaître sur le marché.

La victoire de la loi Lang a réveillé le débat sur le prix fixe du livre dans le monde entier, ou, du moins, dans les pays les plus proches de la culture française et où la fragilité des librairies allait de pair avec la raréfaction des lecteurs et les incertitudes du marché. Cela a été le cas au Portugal en 1996, en Grèce en 1997, en Italie en 2005 ou encore, pour ne pas parler seulement des pays européens, en Argentine en 2001, au Mexique (Gerlach, 2006), et au Japon en 2008. 

Aujourd’hui, le débat touche les professionnels du livre au Brésil ainsi que le grand public des lecteurs. La conjoncture étant difficile depuis quelques années, le marché brésilien peine à se maintenir, encore plus à se développer. En 2018, deux des plus grandes maisons d’édition et de chaîne de librairies, Saraiva et Cultura, sont rentrées en récupération judiciaire. Sans bien sûr oublier l’installation et la croissance d’Amazon sur le marché brésilien. Pour rendre les choses encore plus compliquées, la pandémie de Covid-19 en 2020 est venue s’ajouter aux défis déjà multiples auxquels doivent faire face les acteurs du livre.

Le projet de loi « Politique nationale du livre et réglementation du prix » (PLS 49/2015), en cours de traitement au Sénat depuis 2015, met l’accent sur cette problématique. Selon la rédactrice du projet, l’ancienne sénatrice du Parti des travailleurs (PT) Fatima Bezerra, il est nécessaire de souligner et de mettre en lumière les conditions irrégulières de production, de commerce et de distribution des livres dans un pays inégal et aux dimensions continentales.

Loi sur le prix fixe ou loi sur le prix commun ? Pourquoi pas une loi de la « Bibliodiversité »[1]? Si la question a été tout d’abord soulevée dans les arènes politiques sous l’angle du marché, alors qu’elle a en fait une portée beaucoup plus large, étant donné la place des livres dans l’économie des biens culturels et leur implication dans la formation des lecteurs, il nous semble que l’université et les chercheurs doivent jouer le rôle d’intermédiaire afin de combler ce décalage. Après tout, comme répété maintes fois par l’ancien ministre de la Culture française Jacques Lang : « le livre, ce n’est pas un bien comme les autres »[2] !

De ce fait, pour célébrer le 40e anniversaire de la loi Lang, le Colloque international Pour une loi de la Bibliodiversité : 40 ans d’expériences et d’attentes sur la loi du prix fixe/unique du livre dans les dialogues Brésil-France a été conçu. L’objectif principal du projet était de contribuer aux processus de construction des politiques publiques en faveur du livre au Brésil, à commencer par la régulation du marché de l’édition, tout en encourageant l’approbation par le Congrès du PLS 49/2015.

Ce colloque a été organisé par la professeure Marisa Midori Deaecto (Université de Sao Paulo - ECA), la professeure Patricia Sorel (UVSQ) et la doctorante contractuelle Livia Kalil (CREDA), alors coordinatrice du pôle Brésil de l’Institut des Amériques. Il a eu lieu virtuellement entre les 13 et 15 octobre 2021 à l’Institut des Études Avancées de l’Université de São Paulo. Le colloque a été notamment l’occasion d’encourager le dialogue franco-brésilien, renforçant ainsi les liens culturels et diplomatiques de longue date entre les deux pays.

Selon Yves Mény et Jean-Claude Thoenig (1989 : 6) « une politique publique se présente sous la forme d’un programme d’action spécifique pour une ou plusieurs autorités publiques ou gouvernementales ». Toutefois, plusieurs travaux démontrent aujourd’hui que cette action n’est pas (ou n’est plus) menée uniquement par l’État. Si l’autorité publique est présumée jouer un rôle central dans l’élaboration des politiques publiques, elle est loin d’agir seule, car elle est confrontée à l’intervention de tiers qui ont leurs propres logiques, priorités et intérêts.

C’est pourquoi il semble plus pertinent de parler désormais, notamment dans le cas de la loi Lang, d’action publique (Hassenteufel, 2014 ; Lascoumes et Le Galès, 2004), puisque l’État n’est plus seul au centre de l’action, et qu’il s’agit d’une « conception en termes de construction collective de l’action publique » (Boussaguet, Jacquot et Ravinet, 2014 : 600).

La loi de réglementation du prix du livre en France a été le fruit de différentes mobilisations aussi bien au sein du gouvernement que dans la société civile. Son adoption a eu lieu après les évolutions connues par le secteur dans les années 1960 et 1970, ce qui a conduit, selon Yves Surel (1997b), à un processus d’agrégation des professionnels du livre autour d’intérêts et revendications communes qui ont progressivement porté leurs revendications auprès de l’État.

Avant d’entrer dans les détails spécifiques du colloque, il nous semble important revenir sur le contexte brésilien afin de comprendre les objectifs et fondements du PLS49/2015 - et donc remettre en contexte l’origine du projet du colloque, pour enfin présenter un bilan des résultats de l’évènement afin de partager les conclusions (ou encore mieux, les provocations !) de ces dialogues si riches.

I. En quête de « politiques du livre » et le projet de loi 49/2015 de réglementation du prix du livre au Brésil

            Si en France depuis la mise en place de la loi Lang, en 1981, on constate l’émergence, ou consolidation, de « politiques du livre », au Brésil le contexte reste encore assez flou et embrouillé. Cette distinction entre « politiques du livre » et « politiques de la lecture » reste toujours compliquée.

C’est sous le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2011) qu’un jalon important a été franchi en octobre 2003 avec la promulgation de la Politique nationale du livre (loi n° 10 753/2003). Par celle-ci il a été établi « l'instrument juridique qui autorise le pouvoir exécutif à créer et à exécuter des projets d'accès aux livres et d'incitation à la lecture » (BRASIL, 2005). Sa réglementation en 2005 a ensuite permis la création du Plan national du livre et de la lecture. Ces deux dispositifs se sont manifestés par des programmes gouvernementaux tels que le Programme national de promotion de la lecture (Proler), ainsi que par des programmes plus spécifiques axés sur le manuel scolaire et la bibliothèque scolaire, comme le Programme national pour la bibliothèque scolaire (PNBE) et le Programme national du manuel scolaire (PNLD).

Bien que la distinction entre « politiques du livre » et les « politiques de la lecture » ne soit toujours pas explicitement faite, ces dispositifs ont été extrêmement importants justement pour rendre au livre et à la lecture une place phare au sein de l’État. Certaines dispositions juridiques de la loi de 2003 vont de pair avec le besoin de réglementation du prix du livre, lesquelles nous pouvons également comparer aux objectifs qui ont été posés en France par la loi Lang.

L’adoption de cette loi en France a inauguré un « processus de valorisation progressive des politiques d’encadrement et de soutien aux professions du livre, autrement dit de ce que l’on a coutume de nommer “politiques du livre“, au détriment des “politiques de la lecture” » (Surel, 1997b), ce qui n’est pas le cas au Brésil, comme nous allons le voir.

Les politiques du livre se définissent comme « l’ensemble de dispositifs politico-administratifs qui alimentent des liens entre l’État et les individus ou les groupes qui sont engagés à des titres divers de la production intellectuelle ou matérielle du livre » (Surel, 1997a : 24). Dans le cadre des politiques de la lecture, le problème du livre se « traduirait », selon Surel, non pas par une question économique liée à son statut différent (« le livre n’est pas un produit comme les autres »), sa production et sa commercialisation, mais « à une pratique essentielle au lien social » (1997a : 322). Il existerait donc un contraste entre les conceptions cognitives du problème rendant difficile tout dessein globalisant.

Revenant au cas brésilien, c’est seulement plus d’une décennie après l’approbation de la Politique nationale du livre, un temps où peu de mobilisation a été observée non seulement dans le milieu politique mais notamment parmi la société civile, que la sénatrice du PT, Fatima Bezerra, a rédigé et présenté au Sénat le projet de loi 49/2015. Lors de son discours de présentation du texte, la sénatrice a déclaré que « le Brésil est encore loin d’être un pays de lecteurs, de lectrices. Et l’une des raisons de cette situation est précisément la difficulté d’accès aux livres »[3]. Selon elle, cette initiative a pour exemple les lois française, allemande et anglaise.

Le texte a pour objectifs de favoriser la diversité éditoriale et protéger les librairies et les éditeurs indépendants contre les géants capables de pratiquer des remises agressives, tels qu’Amazon. Par ailleurs, le projet qui propose que les lancements ne puissent pas être vendus avec une remise de plus de 10 % au cours de leur première année (alors que la loi française n’autorise qu’une remise de 5 % pendant les deux premières années), est toujours en attente au Sénat et doit passer par les commissions des Affaires économiques et de l’Éducation avant de passer à la Chambre des représentants pour être voté.

Actuellement, selon le Syndicat de la librairie française, 3 500 librairies indépendantes existent dans le territoire français, représentant « un des réseaux les plus denses du monde ». Parmi ces 3 500 librairies, 400 se trouvent à Paris[4]. En guise de comparaison, selon une enquête publiée par l’Association nationale des libraires (ANL) au Brésil, 80 % des municipalités brésiliennes ne possèdent aucune librairie. La moyenne nationale est d’une librairie pour 65 000 habitants, alors que, selon l’Organization des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), l’idéal serait une librairie pour 10 000 habitants. Avec le PLS 49/2015, Bezerra espérait faire face au problème et encourager l’ouverture de nouvelles librairies dans tout le territoire brésilien[5].

Si auparavant il y avait une forte divergence au sein du marché de l’édition sur le sujet, aujourd’hui le thème trouve moins d’opposition, comme l’a souligné à différentes reprises Marcos Pereira, président du Syndicat national des éditeurs de livres (SNEL)[6]. Cela semble en grande partie dû au poids accru des ventes virtuelles tout au long de la pandémie, phénomène qui ne risque pas de s’inverser.

En outre, avec la mise en liquidation judiciaire des grandes chaînes de librairies et la menace de Paulo Guedes de taxer les livres, de plus en plus de secteurs ont été sensibilisés à la nécessité de mettre à jour les lois qui régissent ce marché, explique Haroldo Ceravolo, directeur de la Ligue brésilienne des éditeurs[7].

C’est justement observant cette ouverture au sein du secteur, renforcée par la conjoncture difficile imposée par la crise sanitaire et par la négligence du gouvernement de Jair Bolsonaro au regard du marché du livre, l’idée d’organiser un colloque pour encourager le dialogue sur la création d’une loi du prix du livre au Brésil a émergé.

II. Colloque international Pour une loi de la bibliodiversité

            Pourquoi et comment avons-nous décidé d’organiser un évènement sur la loi du prix des livres, ou la « loi de la bibliodiversité », comme nous proposons de l’appeler ? Comme l’a bien dit Carolina Maria de Jesus, grande autrice brésilienne qui n’a pas reçu la reconnaissance qu’elle méritait de son vivant, « les livres sont la meilleure invention de l’homme » (Jesus, 2019 : 22). Et nous en sommes tout à fait d’accord. Les livres sont la matérialisation de la culture, des connaissances, les livres peuvent être un chemin pour l’inclusion, mais les livres peuvent aussi symboliser de l’affection !

L’idée d’organiser un colloque sur cette thématique qui nous est devenue si chère est née précisément lorsque nous nous sommes rendu compte qu’il était extrêmement nécessaire de reprendre la discussion sur le prix du livre, étant donné le scénario du marché au Brésil, qui est depuis quelques années fragilisé.

Sachant que la loi Lang fêterait ses 40 ans en 2021, Marisa Midori et Livia Kalil ont commencé à concevoir cet évènement. Nous étions loin de nous douter, à l’époque, que le gouvernement fédéral proposerait une réforme fiscale qui permettrait de taxer les livres (même si cela n’a pas, jusqu’à présent, progressé). Ainsi, nous étions encore plus sûres qu’un tel évènement était nécessaire ! Nous avons donc pris contact avec Patricia Sorel et les représentants du Consulat général de France à São Paulo, plus spécifiquement du Service de coopération culturelle (le Scac), Nadège Mézié et Vincent Zonca. Ceux-ci ont été ravis et ont rapidement intégré l’équipe organisatrice.

Si nous analysons la question du livre d’un point de vue macroéconomique, la lutte pour la régulation de son prix au Brésil refait surface à un moment où les États-Unis cherchent les moyens pour mettre en place une nouvelle régulation du marché et du système du commerce de l’information. Selon Eugênio Bucci : « Les cinq big techs américaines — Amazon, Facebook, Apple, Microsoft et Google — ont atteint ensemble un montant de 9,3 billions de dollars en valeur cumulée à la fin du mois de juillet. Les ventes nettes annuelles de ces cinq entreprises dépassent 200 milliards de dollars. Ce sont des chiffres stupéfiants, sans précédent dans l’histoire du capitalisme, et ils ne cessent d’augmenter »[8]. Cela nous mène à poser la question suivante : ces entreprises se préoccupent-elles vraiment de la liberté et du bien-être des citoyens ? Même s’ils considèrent les citoyens comme un groupe plus restreint de la population mondiale, destiné à devenir une clientèle fidèle ?

Ceci dit, il nous semble que nous devons faire preuve d’audace et remettre en question le pouvoir des mastodontes numériques qui entendent réglementer nos goûts, notre information et notre éducation avec des algorithmes.

C’est aussi pour cette raison que le colloque a été conçu de façon à donner la parole non seulement aux chercheurs mais surtout aux différents acteurs qui composent le marché du livre. Au total, plus de 30 intervenants ont participé, représentant libraires, maisons d’édition, associations représentatives du secteur, universités ainsi que différentes entités du gouvernement. Par ailleurs, la diversité des intervenants et des cas exposés s’est présentée également en ce qui concerne leur nationalité. Outre les Brésiliens et Français, majoritaires, des intervenants latino-américains (Argentine, Colombie et Mexique) ont également été invités. Nous allons donc revoir ici, certains des propos qui ont été partagé lors du Colloque, pendant les différentes interventions.

Bien que la Politique nationale du livre de 2003 ait donné lieu à une série d’initiatives qui ont non seulement permis de tirer parti des politiques publiques en faveur du livre et de la lecture, mais aussi, bien sûr, de créer un cycle vertueux du marché du livre, il est important de signaler ici l’émergence de petits et moyens éditeurs, dont beaucoup se regroupent en éditeurs indépendants. C’est notamment ce qui a conduit à la consolidation de la LIBRE (Ligue des éditeurs brésiliens), créée en 2002. La rétrospective de José Muniz Jr. sur l’émergence et les multiples significations appliquées au néologisme « Bibliodiversité », présentées lors du colloque, rappelle cette conjoncture, que nous pourrions appeler, en nous inspirant d’une action importante à LIBRE, le Printemps des livres au Brésil.

Mais il y a un autre scénario, un peu plus inquiétant, qui marque l’économie du livre en ce début de millénaire : la menace que font peser les conglomérats d’édition sur la survie de l’écosystème brésilien. Cette question a été rappelée par Bernardo Gurbanov, président de l’ANL, notamment dans ses effets sur les librairies. Car ce ne sont pas seulement les éditeurs, comme dans le cas d’Ática, ou de Scipione, qui ont été visés par les grands groupes. L’émergence d’un nouveau modèle de commerce, les mégastores (comme en France dans les années 1970 avec la multiplication des FNAC), initiés à São Paulo par Ática, a également attiré des capitaux étrangers (dont la Fnac) et a stimulé de nouveaux investisseurs. Lors du colloque M. Gurbanov a rappelé à l’auditoire qu’à l’époque, les analystes du marché prédisaient la mort des petites librairies, qui seraient — et ont été, il faut l’admettre, du moins dans les grandes capitales — consommées par ces mégastores. Mais ce modèle s’est aujourd’hui épuisé.

Marcus Teles, propriétaire de la chaîne de librairies Leitura, actuellement la plus importante du Brésil, s’interroge sur les conditions d’implantation des librairies dans les villes brésiliennes. Il faut penser en matière de population — comment imaginer une ville de 400 000 habitants sans librairie ? –, mais aussi en termes de fonctions que la ville remplit d’un point de vue local et régional. Teles rappelle que de nombreuses villes situées à la périphérie des grandes villes, les « cités-dortoirs », n’attirent pas les investissements du secteur du livre. L’observation est précieuse et lance un avertissement : l’inégalité flagrante dans le territoire brésilien est un argument de plus pour que l’État favorise l’égalité des conditions d’impression et de commercialisation des livres afin que dans tout le Brésil, nous puissions lancer une campagne, que dans chaque ville où il y a une pharmacie, il devrait avoir aussi une librairie ! Comme le dit Beto, de la librairie Simples à Sao Paulo, la bibliodiversité consiste aussi à prendre des livres et à semer des graines de lecteurs dans tout le Brésil !

Comme l’a dit Alexandre Martins Fontes, directeur de la maison d’édition WMF Martins Fontes et de la Librairie Martins Fontes, l’expérience au sein d’une librairie est unique et indéboulonnable ! Nous ne pouvons pas priver les citoyens brésiliens, la génération future, de cette expérience. Nous ne pouvons pas priver les enfants et les jeunes de ce processus d’apprentissage. Ce point de vue, cet enseignement, a été souligné et partagé par tous les libraires qui ont participé au colloque : Larissa Mundim, Beto, Rui Campos, Nuno Medeiros lui-même, qui a grandi dans une librairie à Setúbal, au Portugal.

La présence de librairies dans le territoire est un signe de résistance. Une fois la vague des méga librairies passée, les librairies indépendantes renaissent dans les quartiers, dans les rues les plus sophistiquées, sur les grandes avenues. Lors de sa communication au colloque, José Diego González a fourni des données éloquentes sur le comportement de ces librairies aux États-Unis. En 2009, celles-ci étaient 1 651. Déjà en 2015, ce chiffre s’élevait à 2 227 et, en 2018, 2 470. Elles se développent, il faut le rappeler, à un moment de profondes mutations du marché, avec l’émergence des entreprises prépondérantes des big techs.

Et si nous devons être audacieux, nous devons également faire attention à la représentation de la diversité. La représentation, comme a été discuté pendant le colloque, doit être ici synonyme d’union. Jérôme Lindon soulignait en 1977 que la question du prix unique unissait ce qu’il appelait le groupe des éditeurs et des libraires malgré les résistances qu’il a pu rencontrer à l’époque (Sorel et Gèze, 2021). Patricia Sorel a fait remarquer que cette union a renforcé la classe et la maintient toujours sur le qui-vive. Or, aujourd’hui, avec l’élargissement du pouvoir d’Amazon sur le territoire français, la loi Darcos, adoptée à l'unanimité le 16 décembre 2021 par le Parlement français, vise justement à réglementer le prix du fret postal pour les livres afin de lutter contre les inégalités de vente et les pratiques de concurrences abusives. Proposé par la sénatrice Laure Darcos du groupe Les Républicains, le texte, s’il est bien mis en œuvre et respecté, pourra encourager l’économie du livre et renforcer l’équité dans le secteur. La mesure phare de la loi est donc celle d’instaurer un prix plancher pour les livraisons de livres et ainsi contrer les prix agressifs pratiqués sur internet.

Le colloque nous a notamment montré qu’il est possible d’unir le Syndicat national des éditeurs de livres (SNEL, syndicat patronal), la Ligue brésilienne des éditeurs indépendants (LIBRE), et la Chambre brésilienne du livre (CBL), qui regroupe les professionnels de toute la chaîne de production, au nom d’un même agenda : la réglementation du prix. Il n’y a pas d’autre moyen de lutter contre les mastodontes, l’expérience française en témoigne ! Et ce moment de lutte peut être l’embryon d’un effort commun à long terme. Nous devons y réfléchir.

Enfin, nous avons beaucoup appris des expériences partagées par nos collègues d’autres pays. Jean-Guy Boin a dressé un panorama très riche sur la régulation du livre dans le monde. Tomás Granados (Mexique) a attiré l’attention sur le fait que nous ne pouvons pas permettre qu’une fois la loi sanctionnée, elle devienne lettre morte en raison de non-conformités. Alejandro Dujovne a déclaré que la loi argentine avait été adoptée dans un contexte de crise économique et politique où le chaos social était sans précédent. C’était l’Argentine de De la Rua[9]. Eh bien, cela peut nous servir d’inspiration. Le Sénateur Jean Paul Prates, actuel rapporteur du projet de loi 49/2015 au Sénat, s’est montré très positif quant à la possibilité de faire avancer le projet.

Enfin, nous croyons que le colloque a été une bonne occasion pour partager des expériences précieuses à partir de différentes perspectives sur le sujet, d’autant plus que cette rencontre a contribué à rapprocher les acteurs concernés par cette problématique (chercheurs, auteurs, éditeurs, libraires, agents publics) et déterminés à ce que la construction d’une politique publique de protection et de promotion de la bibliodiversité soit faite de façon plus participative.

Notes de fin

[1] Durant le colloque, le Sénateur Jean Paul Prates (Parti des travailleurs, Rio Grande do Norte) a proposé le nom loi Cortez, en hommage au libraire et éditeur José Xavier Cortez (1937-2021).

[2] Cette devise serait née en 1973, dans le « Rapport Chetochine », un document visant à évaluer les changements structurels du marché français de l'édition dans la période suivant la Seconde Guerre mondiale.

[3] Extrait de discours consulté sur le site du Sénat, disponible sur https://www12.senado.leg.br/noticias/materias/2015/03/04/fatima-bezerra-defende-regulacao-de-precos-de-livros

[4] Donnés accessibles et consultées le 05/04/2022 sur le lien https://www.syndicat-librairie.fr/le-reseau-des-librairies/chiffres-cles

[5] Pour plus d’information, consultez l’article que cite Bernardo Gourbanov, président de l’Association national des librairies. Disponible et accessible sur https://istoe.com.br/brasil-perde-uma-livraria-a-cada-tres-dias/, consulté le 05/04/2022.

[6] Disponible et accessible sur https://oglobo.globo.com/cultura/a-pandemia-mostrou-que-precisamos-das-livrarias-diz-presidente-do-sindicato-dos-editores-24811591; https://snel.org.br/por-um-mercado-livreiro-mais-profissional-confira-a-entrevista-do-presidente-do-snel-marcos-da-veiga-pereira-para-o-site-da-aelrj/ , consulté le 04/04/2022.

[7] Prise de parole disponible sur  https://www1.folha.uol.com.br/colunas/walter-porto/2021/10/debate-sobre-fixar-preco-de-livros-volta-em-tempo-de-paulo-guedes-e-amazon.shtml?origin=uol

[8] Données disponibles et consultées sur https://aterraeredonda.com.br/regular-as-big-techs/.

[9] Fernando de la Rua reste dans la mémoire des Argentins comme le président qui a dû quitter en 2001 le palais présidentiel, la Casa Rosada, à bord d'un hélicoptère, en pleine crise économique. Cette année-là, des émeutes contre les conséquences sociales de cette crise avaient été réprimées, faisant une trentaine de morts.

Bibliographie

Boussaguet Laurie, Jacquot Sophie et Ravinet Pauline (2014). Dictionnaire des politiques publiques. Paris : Presses de Sciences Po.

Brasil (2005). Plano Nacional do Livro e da Leitura. Brasilia : Ministério da Cultura e Ministério da Educação.

Gerlach Markus (2006). Proteger o livro. Deafios culturais, econômicos e políticos do preço fixo. Rio de Janeiro : LIBRE.

Hassenteufel Patrick (2014). Sociologie politique : l’action publique. Paris : Armand Colin.

Jesus Carolina Maria de (2019). Quarto de despejo. Dixième édition. São Paulo : Ática.

Lascoumes Pierre et Le Galès Patrick (2004). Gouverner par les instruments. Paris : Presses de Science Po.

Lindoso Felipe (2004). O Brasil pode ser um país de leitores? Politica pra a cultura. Politica para o livro. São Paulo : Summus.

Mény Yves et Thoenig Jean-Claude (1989). Politiques Publiques. Paris : PUF.

Sorel Patricia et Gèze François (2021). Les libraires, les éditeurs et la loi Lang : un combat pour le livre (1974-2008). Paris : École Nationale des Chartes & Presses de l’ENSSIB.

Surel Yves (1997a). L’État et le Livre. Les politiques publiques du livre en France (1957-1993). Paris : L’Harmattan.

_________ (1997b). « Quand la politique change les politiques. La loi Lang du 10 août 1981 et les politiques du livre ». Revue française de science politique. N°47 (2) : 147-172.

Pour citer cet article

Livia Kalil et Marisa Midori Deaecto, « Dialogues Brésil-France : Pour une loi de la bibliodiversité », RITA, [en ligne], n° 15, décembre 2022, mis en ligne le 02 avril 2023.