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Regards croisés autour des groupes "folkloriques" de Pombal

Cet article aborde le thème de la recherche de reconnaissance chez des descendants d’Africains au Brésil, non à partir du point de vue des mouvements politiques noirs ou des élites intellectuelles qui engagent des débats autour des questions des minorités noires au Brésil, mais en s’intéressant au quotidien de descendants d’Africains dévalorisés dans leur environnement social, afin de mettre en lumière d’infimes moments de résistance. Ces descendants d’Africains, ce sont les groupes "folkloriques" de Pombal (état de Paraíba, Brésil). Ils sont composés d’une confrérie religieuse, l’Irmandade do Rosário, et de deux groupes artistiques, les Congos et les Pontões, qui se réunissent autour du culte voué à Nossa Senhora do Rosário...


Tout au long de cet écrit, j’exposerai quelles sont les démarches entreprises par de nombreux organismes pour dépasser les discriminations dont les groupes "folkloriques" de Pombal sont victimes. Je développerai le fait que ces diverses formes de valorisation sont ébauchées à partir d’une certaine idée que chacun de ces organismes se fait des descendants d’Africains au Brésil. Ces images n’entrant pas toujours en résonnance avec l’idée que les groupes de Pombal se font d’eux-mêmes, je m’attacherai, en dernier lieu, à expliquer comment ces derniers ébauchent leurs propres moyens de se mettre en avant, en se faufilant parfois dans les espaces de valorisation ouverts par les organismes en question.

Mots-clés : Brésil ; Noirs ; Préjugés ; Reconnaissance.

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Marine Corde

Doctorante

Museu Nacional - Universidade Federal de Rio de Janeiro

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Regards croisés autour des groupes "folkloriques" de Pombal

 
 

Introduction

          Les descendants des esclaves africains emmenés de force sur le sol brésilien n’ont acquis de la visibilité au sein du portrait d’un peuple brésilien idéal qu’au terme d’un long processus. Les premières réflexions qui se sont développées au cours du XIXème siècle, autour de l’idée d’une nation brésilienne ont d’emblée exclu les Noirs descendants d’Africains en prenant appui sur des théories racistes et eurocentrées qui voyaient dans le blanchiment de la population brésilienne le meilleur moyen pour les Brésiliens de s’accomplir en tant que peuple "civilisé". Ce n’est qu’au début du XXème siècle, avec, entre autres, les travaux de Gilberto Freyre et son ouvrage Casa Grande e Senzala (1933), que les descendants d’Africains commencèrent à être perçus comme les porteurs de richesses culturelles ayant contribué, avec les descendants d’Européens et les peuples indigènes, à la constitution d’un peuple métis et unique. C’est à partir de cette conception du peuple brésilien que s’est élaboré le mythe de la démocratie raciale. Suivant cet idéal, chaque brésilien est considéré de manière égale quelles que soient ses origines ; par conséquent la position de chacun dans la société brésilienne et ses actes dans l’espace public ne se font en fonction ni de ses ascendances, ni de sa couleur.

Cette conception du "vivre ensemble" au sein de la société brésilienne va être fortement contestée par des militants noirs brésiliens qui vont peu à peu déconstruire le mythe de la démocratie raciale pour développer des narrations sociales politiques et culturelles leur permettant de se présenter comme une minorité noire et de revendiquer leurs droits d’agir au sein de la société brésilienne en tant que tel. Peu à peu des mouvements politiques vont se former autour de ces revendications, vont disputer des places dans l’espace public pour faire entendre leurs voix, lutter contre le racisme, etc. Ces luttes et conquêtes politiques sont rendues possibles par certaines franges de la population brésilienne telles les élites intellectuelles ayant les moyens socio-politiques d’entrer en "compétition" avec des autorités officielles (comme par exemple les mouvements noirs qui ont contesté la date anniversaire de la fin de l’esclavage comme date commémorative de l’"incorporation" des Noirs dans la nation brésilienne en imposant celle de la date de l’anniversaire de la mort de Zumbi, l’un des leaders ayant combattu pour la liberté des Noirs au Brésil les plus célèbres.) Cependant, qu’en est-il de cette identification à un héritage africain pour des personnes qui n’ont pas les moyens socio-économiques ni les instruments politiques pour se faire entendre en tant que minorité noire dans un contexte social brésilien où le racisme est encore très présent ? Je vous propose d’aborder cette question à partir d’une expérience de terrain au cours de laquelle j’ai accompagné le quotidien de descendants d’Africains dévalorisés dans leur environnement social, afin de mettre en lumière leur manière d’utiliser ce qui leur est imposé et saisir d’infimes moments de résistance (qui ne revêtent pas la forme d’un militantisme affirmé). Il s’agit d’accompagner trois groupes "folkloriques"(1) de la petite ville de Pombal – située au cœur du Sertão de l’état de Paraíba (Nordeste brésilien) – formés par une confrérie religieuse, l’Irmandade do Rosário, et les deux groupes d’artistes qui l’accompagnent, les Congos et les Pontões. Ces trois groupes se réunissent autour du culte voué à Nossa Senhora do Rosário, figure de la religion catholique populaire, présentée comme étant la sainte patronne des Noirs. Il faut souligner que l’Irmandade do Rosário comme les Congos et les Pontões ont la particularité de n’être composés que de personnes se définissant comme noires. Il me faut souligner ici que je n’entends pas parler de personne noire comme étant une qualité essentiellement biologique se référant à la seule pigmentation de la peau, mais bien comme étant une (auto-)désignation socialement construite. En effet je montrerai plus loin dans le texte que la manière qu’ont les membres des groupes "folkloriques" de Pombal de se présenter comme « Noirs » se comprend beaucoup moins en référence à un phénotype qu’à une façon de se définir une place au sein de la société pombalense. La définition d’une personne comme « noire » apparaît donc bien comme une catégorie fluctuante qui ne connaît aucun fondement biologique, mais se construit à partir d’un certain regard façonné à partir de critères sociaux.

Cet écrit se déclinera en deux temps. Dans un premier temps, je commencerai par présenter l’Irmandade do Rosário, les Congos, les Pontões et la fête de Nossa Senhora do Rosário qu’ils tentent de maintenir vivante encore aujourd’hui. Ceci m’amènera à exposer les nombreux problèmes rencontrés par ces groupes pour perpétuer leurs pratiques religieuses et artistiques. Puis, dans un second temps, je parlerai des démarches entreprises par de nombreux organismes (tels que l’Instituto do Patrimônio Histórico e Artístico Nacional (IPHAN) les mouvements politiques noirs et l’institution de l’église catholique) pour mettre en valeur ces groupes, dépasser les discriminations dont ils sont victimes et sauvegarder la fête de Nossa Senhora do Rosário. Enfin, je m’attacherai à expliquer comment l’Irmandade do Rosário, les Congos et les Pontões ébauchent leurs propres moyens de se mettre en avant en se faufilant parfois dans les espaces de valorisation ouverts par d’autres organismes, et en y glissant en arrière plan leurs propres messages, avec les mots qui sont les leurs.

 

I. Naissance et décadence de la Fête de Nossa Senhora do Rosário

          Dans la ville de Pombal, l’existence d’une confrérie religieuse vouée au culte de Nossa Senhora do Rosário remonte au début du XVIIIème siècle. Cependant, l’Irmandade do Rosário ne bénéficiait à cette époque d’aucune reconnaissance de la part des autorités religieuses de l’institution catholique ; en effet, étant essentiellement composée de personnes noires, cette congrégation souffrait de discriminations de la part des prêtres blancs qui lui refusaient l’accès aux églises de la ville. L’histoire raconte que c’est Manoel Antônio Maria de Cachoeira, dit Mané Cachoeira, descendant d’esclaves noirs et fervent défenseur du culte de Nossa Senhora do Rosário, qui réussit à faire reconnaître officiellement le statut de l’Irmandade do Rosário. Selon la légende, la dévotion de Mané Cachoeira pour Nossa Senhora do Rosário remonte depuis sa plus tendre enfance, lorsque, encore petit garçon il se perdit dans la forêt environnante de Pombal et fut sauvé par la sainte patronne des Noirs. Á l’âge adulte, il fit trois longs voyages à pied pour défendre la cause de l’Irmandade do Rosário auprès de l’évêque d’Olinda (ville située à plus de 400km de Pombal) et obtenir la reconnaissance officielle de cette confrérie. Ce fut au cours de ces voyages que Mané Cachoeira put observer les danses et les musiques de deux groupes, les Pontões et les Congos (2), dont il décida de rapporter les manifestations artistiques à Pombal pour accompagner la confrérie religieuse dont il était devenu le responsable. C’est ainsi que depuis près de 150 ans, l’Irmandade do Rosário de Pombal, accompagnée des Congos et des Pontões, organise une grande procession religieuse annuelle en hommage à Nossa Senhora do Rosário pour commémorer la date anniversaire de sa reconnaissance officielle.

La fête organisée en hommage à Nossa Senhora do Rosário est, avec l’anniversaire de la ville, l’un des évènements les plus importants de Pombal, cependant depuis quelques années, elle se revêt peu à peu d’une autre forme. En effet, selon les dires des habitants de Pombal, la fête de Nossa Senhora do Rosário perd de plus en plus sa signification religieuse pour devenir un espace de divertissements dont les éléments centraux sont les manèges et les concerts. Progressivement, l’Irmandade do Rosário, les Congos et les Pontões se voient reléguer en marge de cet évènement dont ils sont les initiateurs. D’une part car les membres de l’institution catholique se sont accaparé le rôle de responsables de cette célébration (au détriment des trois groupes dévoués à Nossa Senhora do Rosário qu’ils présentent comme incapables d’offrir un quelconque dynamisme à l’aspect religieux de cette fête), d’autre part car le reste des habitants de Pombal a conféré une autre signification à cet évènement en en faisant un espace de retrouvailles annuelles pour les nombreux Pombalenses ayant quitté leur ville natale pour aller chercher du travail dans les grandes villes voisines. Ainsi les membres de l’Irmandade do Rosário, les Pontões et les Congos perdent progressivement le peu d’espace qui leur était concédé au sein de l’espace public pombalense, espace qu’ils peinent à reconquérir devant les discriminations auxquelles ils doivent faire face. En effet, la grande majorité des membres souffrent d’un double préjugé. Tout d’abord, ils sont confrontés à des préjugés qui naissent de leur situation socio-économique, eux qui vivent dans des zones rurales ou dans des quartiers pauvres éloignés du centre de Pombal. Les frères de l’Irmandade do Rosário, les Congos et les Pontões sont, pour la grande majorité, des personnes de condition modeste, nombre d’entre eux sont analphabètes et rencontrent de grandes difficultés pour trouver un emploi ; enfin ils sont souvent montrés du doigt par le reste des habitants de Pombal pour connaître de nombreux problèmes d’alcoolisme. Ces groupes « folkloriques » souffrent également de problèmes de racisme, dans la mesure où toutes ces personnes vouées au culte de Nossa Senhora do Rosário se présentent et sont perçues comme noires (toujours en considérant que la désignation de personnes comme étant noires ne fait pas référence à un critère biologique ou phénotypique essentiel, mais bien à une construction socio-culturelle). A Pombal, il n’est pas rare d’écouter une même personne expliquer qu’elle n’accepterait pas que sa fille se marie avec l’un des Congos ou des Pontões car ils sont noirs et de raconter quelques minutes plus tard que la fête do Rosário a perdu de sa grandeur car les membres des groupes « folkloriques » sont des plus en plus métissés et ne sont plus les Negões bonitos (les "beaux et grands Noirs") qu’ils étaient. Ainsi, il apparaît à travers ce type de discours que les Congos et les Pontões sont "suffisamment noirs" pour que des personnes (qui se perçoivent comme blanches) ne souhaitent pas les voir intégrer leur famille, mais ils ne le sont plus assez pour répondre à la soif d’"exotisme" de ces mêmes personnes.

L’objet de cet article n’est pas de verser dans le misérabilisme en présentant l’Irmandade do Rosário, les Pontões et les Congos comme des victimes isolées et passives d’une situation sociale inexorable. La partie qui suit s’attachera à montrer comment quelques organismes apportent leur appui à ces trois groupes en les mettant en valeur et en tentant de leur offrir de la reconnaissance au sein de l’espace public pombalense. J’expliquerai également que ces groupes « folkloriques » développent leurs propres stratégies narratives pour penser leur place de manière positive au sein de la société pombalense.

 

II. Regards sur les Negros do Rosário

A. Offrir un espace de reconnaissance aux groupes « folkloriques » de Pombal

          Le premier organisme qui cherche à apporter son soutien à l’Irmandade do Rosário et aux deux groupes qui l’accompagnent est l’église catholique elle-même. Mentionner cette institution religieuse ici peut sembler paradoxale dans la mesure où j’ai exposé plus haut que les prêtres de Pombal s’accaparent progressivement le rôle des groupes "folkloriques" dans l’organisation de la Festa do Rosário. Il faut dire que la relation que l’Irmandade do Rosário entretient avec l’église catholique est ambigüe En premier lieu, les personnes liées à l’institution catholique et les groupes "folkloriques" de Pombal se réunissent autour d’une même croyance et partagent les mêmes inquiétudes quant au déclin de l’aspect religieux de la Festa do Rosário. Dans ces discours, le prêtre de la ville laisse transparaître son admiration face à la ferveur des groupes "folkloriques" et il se montre conscient des problèmes de discriminations que ces derniers doivent affronter. Cependant, les mots à travers lesquels il décrit les pratiques religieuses des Negros do Rosário reflètent une nette distinction entre sa conception des coutumes religieuses catholiques et sa perception de celles des groupes "folkloriques". Lorsqu’il parle de l’Irmandade do Rosário, des Congos et des Pontões, le prêtre de Pombal semble plus se positionner en tant qu’observateur de leurs pratiques religieuses qu’en tant que personne impliquée dans le culte de ces groupes. Le regard que les personnes liées à l’institution catholique porte sur les groupes "folkloriques" de Pombal est teinté d’un certain exotisme (3) et toutes les mesures que celles-ci entreprennent pour mettre en valeur l’Irmandade do Rosário, les Pontões et les Congos se présentent plus comme une démarche paternalisme que comme une volonté réelle de comprendre et défendre le point de vue de ces groupes.

La ville de Pombal comporte un établissement de formations scolaires et professionnelles dont le but est d’accueillir des enfants et des jeunes adultes de quartiers périphériques, notamment ceux qui se trouvent en échec scolaire ou sans perspective d’emploi. La majorité des jeunes fréquentant cet établissement étant noire, ce centre éducatif se déploie également dans la vie publique de Pombal en abordant la question des relations raciales et des discriminations au sein de la société brésilienne. C’est à travers ces thèmes que le centre éducatif entend établir des passerelles entre ses actions et les groupes "folkloriques". Le responsable de ce centre est investi auprès de mouvements politiques noirs et c’est à travers son expérience politique qu’il souhaite attirer l’attention des Negros do Rosário sur les droits dont ils disposent ; il regrettait d’ailleurs que ces derniers soient aussi leigos (ignorants de leurs droits) face aux discriminations qu’ils subissent. Ce trentenaire, qui confesse n’avoir appris à porter un regard positif sur sa peau noire qu’après de longues années, déplorait que les groupes "folkloriques" n’aient pas assez de connaissances de leur histoire et que les Noirs de Pombal en général manquent de sensibilité pour s’affirmer en tant que tels. Le centre éducatif dont il est responsable projette de démarcher la Fundação Palmares (4) afin de faire reconnaître les membres d’une famille (dont une grande partie habite une rue bien connue par les Pombalenses sous le nom de Rua dos Negros – la Rue des Noirs) comme étant remanescentes de quilombolos (5) (descendants de quilombolas). De nombreux composants des groupes "folkloriques" sont des membres de cette famille et sont par conséquent concernés par ce projet. Il est vrai qu’être reconnus en tant que descendants de quilombolas offre certains droits ; toutefois, bien que les membres de la famille en question que j’ai rencontrés parlent de leurs aïeux esclaves, ils n’ont jamais évoqué l’idée d’une ascendance quilombola et le projet du centre éducatif ne semble pas rencontrer un grand écho au sein des groupes "folkloriques".

Le dernier organisme auquel je souhaiterais me référer est l’Instituto do Patrimônio Histórico e Artistico Nacional (IPHAN – Institut du Patrimoine Historique et Artistique National). Il y a quelques années en arrière, l’antenne locale de cet organisme gouvernemental, a donné naissance à une équipe de recherche dont l’objectif était de rendre hommage à des personnes défendant le patrimoine de l’état de Paraíba. Parmi ces personnes, l’équipe de recherche a choisi de s’intéresser aux membres des groupes folkloriques de Pombal et d’élaborer un court documentaire sur leurs pratiques religieuses artistiques pour les valoriser face aux discriminations qu’ils affrontent. Selon le coordinateur de ce projet, ce documentaire ne se limite pas à la présentation de patrimoines, mais cherche avant tout à mettre en valeur les personnes qui entretiennent ces richesses brésiliennes (puisqu’il s’agit bien de patrimoine culturel brésilien) avant même que les administrations gouvernementales ne s’y intéressent. L’Irmandade do Rosário, les Pontões et les Congos sont ainsi mis en valeur dans la mesure où, tout au long du documentaire qui leur rend hommage, il apparaît qu’à travers la défense de la Festa do Rosário et de leurs pratiques artistiques, c’est l’une des composantes de l’incommensurable diversité culturelle d’un Brésil métis qui est sauvegardée. Ainsi, pour le coordinateur de cette action, plus qu’une démarche personnelle, c’est une pratique citoyenne que l’on peut observer à travers le combat discret des groupes folkloriques de Pombal. Pourtant, bien que les Negros do Rosário ayant participé à la réalisation de ce documentaire se sentent honorés par les démarches de l’IPHAN, beaucoup m’ont également fait part de leur déception face à leur impression que la diffusion du documentaire qui leur est dédié n’a pas eu les répercussions espérées (très peu de Pombalenses ont assisté au lancement du DVD de l’IPHAN et les membres des groupes "folkloriques" n’ont pas reçu d’exemplaire du documentaire qui leur est consacré.)

Il apparaît notable face à ces trois exemples d’actions entreprises pour mettre en avant les groupes folkloriques de Pombal que chacun des organismes cités institue un espace de valorisation pour les Negros do Rosário à partir d’un regard bien précis qu’il porte sur ces derniers. L’église catholique entretient la figure de dévots à la ferveur "exotique", le mouvement politique noir représenté à Pombal souhaite les défendre en essayant de les faire reconnaître comme communauté quilombola et l’IPHAN ébauche le portrait d’afro-brésiliens défenseurs de la diversité culturelle d’un Brésil métis. Cependant, je m’apprête à montrer que les termes de Noirs porteurs de l’axé, de quilombolas ou encore d’afro-brésiliens sont très peu utilisés par les propres Negros do Rosário pour se définir. Nous allons voir dans la partie qui suit que ces derniers savent jouer des termes à travers lesquels ils sont désignés pour investir ces espaces de valorisation institués par d’autres.

B. Récits des héritiers de Manoel Cachoeira

Au sein des groupes "folkloriques" de Pombal, chacun se définit avant tout comme Noir, les membres de l’Irmandade do Rosário tout comme les Pontões et les Congos se présentent comme étant les Negros do Rosário. Tous sont bien conscients des discours dépréciatifs que tiennent les autres habitants de Pombal sur les personnes qui sont désignées ou qui s’auto-désignent comme noires, mais chacun voit dans les manifestations religieuses et artistiques de leurs groupes un moyen d’inverser les préjugés et de se penser comme Noir de manière positive. Ce dernier point apparaît très marqué à travers les paroles des Negros do Rosário, que ce soit de manière explicite (comme l’un des Pontões qui racontait que l’un de ses enfants lui avait demandé s’il n’avait pas honte d’être un Noir descendant d’esclave et auquel il avait expliqué à quel point les Noirs esclaves comptaient parmi les personnes qui avaient apporté les plus grands bénéfices au pays) ou implicite (à travers des blagues par exemple, comme le chef des Congos qui avait réprimandé l’un des membres du groupe qui s’était teint les cheveux en blond "Hey, nos Congos não se pode pintar o cabelo não !" (6)). Cette fierté d’être Noirs s’appuie sur deux grandes rhétoriques : l’appartenance à de grandes familles pombalenses de Noirs et des liens étroits entre Nossa Senhora do Rosário et les membres des groupes "folkloriques".

La grande majorité des groupes "folkloriques" est constituée par les membres de deux grandes familles : la famille D. (très présente chez l’Irmandade do Rosário et les Pontões) et la famille P. (à laquelle appartiennent presque tous les Congos). Le thème de la famille est récurrent dans le discours des Negros do Rosário : nombre d’entre eux se présentent les uns aux autres en resituant leur lien de parenté avec tel ou tel grande figure de l’Irmandade do Rosário, des Pontões ou des Congos ; tous insistent sur l’idée que les pratiques artistiques et religieuses de leur groupe se perpétuent grâce à des savoirs détenus par les plus illustres familles de Noirs de Pombal. La fierté d’être Noir passant par le sentiment d’appartenance à une grande famille est d’autant plus marquée par le fait que de nombreux membres des groupes "folkloriques" (aussi bien de la famille D. que de la famille P.) émettent l’hypothèse qu’ils sont les descendants directs de Manoel Cachoeira, qu’ils présentent comme une importante figure non seulement pour l’histoire de leur famille et de leurs groupes, mais également pour l’histoire de la ville de Pombal en général. Cette rhétorique de la famille va de paire avec certaines narrations développées autour de la religion. Ainsi, Nossa Senhora do Rosário, sainte patronne des Noirs dans la religion catholique, est présentée par certains membres des groupes "folkloriques" comme étant la « mère nourricière » de chacun d’entre eux. Sur ce thème des liens étroits établis entre la sainte et les groupes, j’ai eu l’occasion d’écouter un certain nombre d’anecdotes mettant en scène l’actuel Roi de l’Irmandade do Rosário et les différents prêtres qui se sont succédé dans la paroisse de Pombal. Au début de chacune de ces histoires se pose le problème soit d’un conflit entre le prêtre et le Roi de l’Irmandade, soit d’une situation désespérée pour les groupes "folkloriques" face à laquelle le prêtre se montre impuissant. Puis vient le récit d’un petit miracle qui résout les difficultés en faveur du Roi de l’Irmandade soulignant les torts du prêtre ou la faiblesse de celui-ci face à la force de la ferveur des Negros do Rosário. Chacune de ces anecdotes s’offre comme un moyen pour les membres des groupes "folkloriques" de dépeindre une relation privilégiée entre eux et Nossa Senhora do Rosário, relation d’autant plus étroite que le prêtre et les membres de l’institution catholique ne la partagent pas. J’aimerais noter au passage que cette fierté d’être Noir soulignée par le sentiment d’appartenance à de grandes familles noires et par le sentiment d’avoir les faveurs de Nossa Senhora do Rosário, s’accompagne également d’une rhétorique négative dépréciant les membres des groupes perçus comme ayant une peau plus claire que les autres. En effet, ces dernières années, les mariages de Negros do Rosário avec des femmes blanches sont devenus de plus en plus fréquents et ont donné naissance à des enfants à la peau plus claire dont l’entrée dans les groupes folkloriques est perçue par certains anciens membres comme une rupture avec les traditions de leurs pratiques religieuses et artistiques.

Toujours est-il que ces rhétoriques que les Negros do Rosário ébauchent autour de leurs familles et de leur relation privilégiée avec le divin, restent des discours internes, qui, certes, leur permettent de prendre le contre-pied des préjugés dont ils sont victimes, mais ne leur concèdent pas une meilleure reconnaissance au sein de la société pombalense.  Aussi, pour pouvoir transmettre les messages qu’ils souhaitent délivrer au sujet de leurs pratiques et de leurs craintes de les voir dépérir, les membres des groupes "folkloriques" s’immiscent dans des espaces institués par d’autres, pouvant leur offrir un moyen de se faire entendre. Le documentaire de l’IPHAN, par exemple,cherche à montrer que les Negros do Rosário sont les héritiers et gardiens d’une fête qu’il est important de préserver pour la richesse de la culture brésilienne. Cependant, en arrière plan de ce discours général sur un patrimoine commun brésilien, se profilent les paroles plus personnelles du Roi des Congos et du Roi de l’Irmandade do Rosário, qui laissent entendre qu’au-delà des grands discours sur la culture et le tourisme, il faut saisir ce qui se déroule au sein des groupes "folkloriques", en commençant par comprendre qu’ils ne se représentent pas, qu’ils ne jouent pas un rôle, mais qu’ils sont Congos, Pontões ou membres de l’Irmandade do Rosário, héritiers de Manoel Cachoeira, ce Noir descendant d’esclaves, leur héros, qui donna naissance à la fête dos Negros. En quelques mots est également exprimé le vague à l’âme de ces Noirs face au métissage qui "blanchit" la peau de leurs membres. Ainsi, si au premier plan du documentaire élaboré par l’IPHAN, les membres des groupes "folkloriques" participent à l’élaboration d’un discours sur leurs pratiques artistiques et religieuses en tant que « biens collectifs » brésiliens, en arrière plan ils les dévoilent comme fruits d’une histoire non plus brésilienne, mais exclusivement noire, qui leur offre l’opportunité de défendre leur fierté de se définir comme Noirs. Ce documentaire se présente comme espace public ouvert par l’IPHAN, dans lequel les groupes folkloriques ont la possibilité d’exercer, "au fond de la scène", leur « droit à narrer », ce droit que Homi K. Bhabha évoque selon les termes suivants :

« Aucun nom n’est le vôtre tant que vous n’avez pas parlé en son nom ; quelqu’un vous rappelle et, soudain, le circuit des signes, des gestes, des gesticulations s’établit, et l’on entre dans le territoire du droit à narrer. On fait partie d’un dialogue qui peut ou non, de prime abord, être entendu ou repris – voire ignoré – mais sa personnalité ne peut être déniée. » (Bhabha, 2007 : 25)

Ils acceptent de se présenter comme gardiens d’un patrimoine commun brésilien pour acquérir une certaine visibilité dans la société pombalense, visibilité qui leur offre l’opportunité de se défendre subrepticement en tant que Negros do Rosário, héritiers d’une longue tradition noire.

Conclusion

          En me penchant sur le quotidien des groupes "folkloriques" de Pombal au sein d’une société pombalense dans laquelle ils sont dépréciés, j’ai souhaité répondre à l’invitation de M. De Certeau (1990) d’échapper à des études sociologiques qui rendraient compte d’irrémédiables rapports de force, en faisant ressortir les petits riens à partir desquels des individus pensés comme opprimés deviennent acteurs, jouent de leur situation avec ce qu’ils ont sous la main pour la concevoir de manière plus positive. Bien sûr il ne s’agit pas de surestimer ces petits moments de résistance qui, concrètement, ne changeront rien au fait que l’Irmandade do Rosário est menacée de s’éteindre progressivement face aux préjugés et au désintérêt des autres habitants de Pombal qui n’accordent plus guère d’attention aux aspects religieux de la Fête do Rosário. Mais ces petits instants permettent de contrecarrer l’idée que les Negros do Rosário demeurent sans prise sur leur situation, en les présentant comme les « producteurs méconnus, poètes de leurs affaires, inventeurs de sentiers dans la jungle de la rationalité fonctionnaliste. » (De Certeau, 1990 : 56)

L’objectif de ce texte est de démontrer que les personnes descendant d’Africains au Brésil ne doivent pas être enfermées dans une identité essentialisante, ni être dépeintes comme porteuses de traits culturels fixes aux contours bien définis. Les manières dont l’Irmandade do Rosário, les Pontões et les Congos se désignent sont fluides et dépendent de l’interlocuteur face auquel ils se trouvent. Ces groupes se créent diverses "auto-portraits" qu’ils mobilisent selon des stratégies et des contextes spécifiques, ainsi ils sont tour à tour Noirs (pour l’étudiante en anthropologie que je suis par exemple), descendants de tel ou tel ancêtre (pour les membres d’un même groupe) ou afro-brésiliens – qui est un terme faisant référence à une idée de métissage qui leur déplaît (pour des personnes qui, les pensant en tant que tel, cherchent à les valoriser). Dans ces diverses formes mouvantes de s’identifier et de se présenter, il ne faut pas chercher à en dégager une qui serait plus authentique, plus juste que les autres. Les Negros do Rosário nous montrent que, loin des grands mouvements intellectuels, politiques et militants, les descendants d’Africains au Brésil se soustraient subrepticement aux conceptions de la diversité culturelle telles qu’elles sont défendues par les autorités officielles de ce pays, cette diversité culturelle que Homi Bhabha (in Rutheford, 1990) présente comme traversée par une norme implicite se référant à une culture dominante spécifique (les autres cultures étant pensées en des termes positifs à partir du moment où elles rentrent dans des cadres de référence bien délimités, définis à partir de cette norme.) Les formes multiples d’identification des Negros do Rosário qui, parfois, sans être en contradiction à proprement parler, peuvent se trouver en dissonance les unes des autres, ne permettent pas de les définir dans telle ou telle case de composante de la diversité culturelle brésilienne. Pour paraphraser Homi K. Bhabha, les personnes descendant d’Africains au Brésil en général, « existe[nt] toujours en tant que forme multiple d’identification, attendant d’être créé et construit. » (Bhabha, 2006 : 106) Les histoires des Negros do Rosário de Pombal illustrent bien le fait que la multiplicité des stratégies d’identification des descendants d’Africains au Brésil recèle une complexité qui ne tient pas dans les imaginaires de la diversité culturelle.

 

Notes de bas de page


(1) J’utilise ce terme car c’est ainsi que les groupes de Pombal se présentent eux-mêmes et non pas pour me référer à un courant anthropologique. Si le folklorisme a été en vogue au Brésil au cours des dernières décennies, de nombreux chercheurs font aujourd’hui preuve d'une certaine méfiance vis-à-vis de ce courant et sa recherche parfois implicite de l’"exotique". Toutefois les groupes de Pombal se sont emparés de ce terme présent dans de nombreuses études réalisées autour de leurs pratiques et l’ont conservé.

(2) Les Congos ou Congados sont des groupes de manifestations culturelles et religieuses de descendants d’Africains que l’on retrouve à travers une grande partie du Brésil. Leurs pratiques rendent hommage à São Benedito et/ou Nossa Senhora do Rosário, elles prennent différentes formes selon les régions du pays. Le groupe de Congos de Pombal tient sa particularité et sa renommée du fait que ses chants et danses ont été étudiés par Mario de Andrade, grande figure artistique et intellectuelle du Brésil des années 30.

(3) Par exemple, lorsqu’il parle de la dévotion des groupes "folkloriques" de Pombal, le prêtre utilise le terme de « axé » qui est en fait un terme se référant à une certaine force surnaturelle qui agit lors des rituels de Candomblé, au sein de la religion dite afro-brésilienne. Or les membres des groupes "folkloriques" de Pombal sont tous de fervents catholiques qui ne maintiennent aucun lien avec les religions dites afro-brésiliennes. L’usage de ce terme par le prêtre semble refléter l’idée que les personnes perçues comme Noirs seraient essentiellement dotées d’une spiritualité singulière que l’ecclésiastique présente comme une force mystique noire qui se vouerait ici au culte catholique.

(4) Organisme public, lié au Ministère de la Culture brésilien responsable d’actions et d’études liées à la culture et à l’histoire dites afro-brésiliennes. Cette fondation est également chargée de l’inventaire des communautés quilombolas et du patrimoine culturel immatériel afro-brésilien.

(5) La désignation de remanescentes de quilombo est une catégorie socialement construite, reconnue dans la constitution fédérale brésilienne, qui se réfère aux descendants d’esclaves ayant fui les grandes propriétés foncières dans lesquelles ils étaient exploités pour s’organiser en communauté de résistance. La reconnaissance d’une communauté en tant que remanescente quilombola, est un processus complexe qui articule luttes de mouvements sociaux et politiques gouvernementales et se construit autour d’un double processus d’ "affirmation" (de résistances culturelles, de revendications de mouvements noirs) et de "réparation" (prise de position par rapport à une histoire violente de l’esclavage). Elle met en scène plusieurs acteurs (politiques, militants, historiens, juristes, anthropologues, membres des communautés se revendiquant remanescentes de quilombo…) qui débattent sur la définition d’une telle catégorie sociale (critères culturels, références historiques, évocation de pratiques de résistance dans le maintien de modes de vie singuliers, etc.) et sur les droits que celle-ci implique (gestion de terres, protection d’une certaine autonomie dans la manière d’organiser la vie quotidienne de la communauté, etc).

(6) "Hey, dans les Congos, on ne peut pas se teindre les cheveux !"

 

Bibliographie

Benjamin, Roberto E. C (1979). Festa do Rosário de Pombal. João Pessoa : UFPB, Ed. Universitária.

Bhabha, Homi K. (2007). Les lieux de la culture : une théorie postcoloniale. Paris : Payot.

Bhabha, Homi K.et Rutherford, Jonathan. « Le tiers-espace », Multitudes, 3/2006, no26 : 95-107. [URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2006-3-page-95.htm Consulté le 17 février 2011]

De Certeau, Michel (1990). L’invention du quotidien. 1. Arts de faire. Paris : Gallimard.

Freyre, Gilberto (1969_14ème éd.). Casa grande e senzala : formação da família brasileira sob o regime da economia patriarcal. Rio de Janeiro : José Olympio.

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Ortiz, Renato (1986). Cultura brasileira e identidade nacional. São Paulo : Brasiliense.

Pecaut, Daniel (1989). Entre le peuple et la nation : les intellectuels et la politique au Brésil. Paris : Ed. de la maison des Sciences de l’Homme.

Rutherford, Jonathan (1990). « The Third Space. Interview with Homi Bhabha ». Dans Ders. (Hg). Identity: Community, Culture, Difference. London: Lawrence and Wishart : 207-221.

 

Pour citer cet article :

Corde Marine, « Regards croisés autour des groupes "folkloriques" de Pombal. », RITA, N°5 : septembre 2011, (en ligne), mis en ligne le 15 décembre 2011. Disponible en ligne: http://www.revue-rita.com/regards-56/regards-croises-autour-des-groupes-qfolkloriquesq-de-pombal.html